Au Pétignon, chez Saquet Au Pétignon, chez Saquet, on faisait cuire de petits sangliers à la broche. « Tu le fais dorer pendant 3 à 4 h, et après tu dégustes ! Vé comme c'est tendre ! On dirait un cœur de biche, non ? ». C'était quelque chose, chez Saquet. On passait des rigolades. Il y en avait toujours quelques-uns qui apportaient des films, l'après-midi, des films de Mickey, comme on dit. Des Mickey pour les grands ! Un jour, monsieur le député, François Léotard, était venu nous rendre une visite. Il s'était pas trompé le bougre ! Il s'était pointé juste avant midi. Comme à notre habitude, on était en train de faire griller un sanglier. Celui-là ne pesait pas plus de trente kilos. Oh ! il n'était pas bien gros l'animal, mais nous, on n'était pas pingres ! On a proposé à monsieur le député de rester pour profiter du petit festin qui s'annonçait. « Non, non, je m'en vais, je m'en vais », qu'il nous a répondu. Mais, comme il sentait l'odeur cuivrée du gibier, que la flamme douce venait lécher en une succession de lampées gourmandes, comme la peau ferme du cochon sauvage éclatait à la chaleur crépitante de la braise, comme toute la maison exhalait des arômes de garrigue et de glands séchés, il ne put nous quitter sans demander une faveur : « Vous ne pouvez pas me préparer un sandwich, vite fait ? », qu'il nous a dit, d'un air un peu coupable. A sa façon de faire, on avait bien compris que c'était pas la faim qui le tiraillait, mais bien l'envie de goûter à ce petit cœur de biche pour lequel on était tous là. J'ai pris alors une baguette et j'ai coupé, sur la bête, les morceaux que je voyais bien cuits. J'ai badigeonné de moutarde, et c'était fait. J'étais tout sourire car, d'une certaine façon, ça me faisait plaisir, à moi, de voir qu'un homme de sa trempe, avec ses occupations, n'avait pas pu résister à la tentation d'un bout de sanglier de chez monsieur Saquet. Je m'apprêtais à lui tendre le sandwich, quand je le vis assis à table, avec les autres. Et, avant même que je ne dise quoi que ce soit, comme pour répondre à mon étonnement, il m'a lancé : « Ecoute, je vais manger là, et tant pis ! Ils m'attendront bien ! ». Pour sûr qu'ils allaient attendre, et pas qu'un peu ! C'était cuit, mais maintenant, il s'agissait de savourer. C'était aussi ça, chez Saquet. On venait y manger, et quand on avait fini, on pouvait en parler des heures. AK
Un soir pas comme les autres Lucien dormait dehors ce soir-là, car on était en août et il faisait très chaud. Sa ferme s'était endormie avec lui. La tête dans l'herbe et les yeux dans le ciel, il regardait parfois un peu les étoiles et la lune. Le sommeil commençait sérieusement à le gagner, l'odeur de l'humus et du foin coupé arrivaient doucement à ses narines. C'est agréable de ne rien faire et de se laisser bercer par le bruit des grillons ! C'est le bon moment de la journée, le bon côté de la vie. Dans son rêve il entendit comme un avion passer, puis comme un deuxième, mais le sommeil avait déjà fait son office et il s'endormit complètement. Il rêvait de plein de rencontres, de gens, d'un monde qui n'était plus celui de la guerre où il faut se restreindre, d'un monde libéré par ses amis maquisards, et en même temps, dans son rêve, il tremblait pour eux. Il vit passer le visage de Jean-Claude son ami d'enfance, que les Allemands avaient réussi à arrêter et qui était déporté en Russie. Dans son rêve Jean-Claude était vivant et lui souriait, et ils allaient à la pêche ensemble. Dans son rêve ils troublaient l'eau en jetant des cailloux et attrapaient les poissons à la main, comme autrefois, comme avant cette guerre qui s'éternise puisqu'on est en zone libre mais que l'on tremble quand même devant les Allemands. On a beau faire sauter des rails, ce ne sont jamais les bons, et après, de toutes façons on est rassemblés sur la place du village et l'on doit aller garder les voies à tour de rôle. Ou alors on doit travailler pour eux, comme lui l'a fait, Lucien, à planter des poteaux en quinconce, ce qu'ils appellent des romelles, des poteaux en pin reliés par des barbelés pour éviter que des avions atterrissent. Ils sont toujours gagnants on dirait. Et ces renforts qu'on nous promet depuis Londres, il semble qu'ils n'arrivent jamais… C'est à tout cela qu'il rêve, Lucien, avec toutes ces images de sa vie de tous les jours qui se mêlent à ce portrait et à ces rancunes. Quelque part, au fond de lui, il attend quelque chose. Mais il ne frémit même pas lorsque ce quelque chose tombe près de lui, dans un grand froissement de tissu. Ce sont des cris qui le réveillent. « Mitang ! Mitang ! Mitang !“ Il ouvre les yeux et que voit-il ? Depuis le sol, tout d'abord, il aperçoit le ciel étoilé d'août, mais un ciel peuplé, un ciel constellé d'êtres inattendus, de mongolfières humaines. Des milliers de parachutes qui dodelinent au gré des courants d'air et viennent se poser dans les champs voisins. A côté de lui, l'un d'eux. Un jeune, beau, athlétique, vêtu d'une chemise blanche aux manches retroussées. Il lui sourit tout en enroulant son parachute, une toile immense qui couvre la moitié du champ. Lucien ne le sait pas mais c'est le général Fredericks, qui va, de ce pas, avec son aide, entrer dans l'Histoire. Il commande le Débarquement allié en Provence et la seule chose qu'il sache dire c'est « Jay Fengh » « Jay sui eng ami » et « Nay pa per », qu'on leur a écrit en langage phonétique pour qu'ils puissent le redire. Mais pour l'heure, un seul mot suffit. « Mitang ! » Lucien se relève précipitamment et comprend qu'il vit là une minute essentielle de l'Histoire. Ce qu'ils attendaient tous depuis si longtemps est enfin arrivé ! Mieux encore, il en est l'un des acteurs ! Ainsi c'est chez eux, là, aux confins de la Motte et du Muy, qu'ils ont décidé le parachutage final, celui qui devait débarrasser la France de l'Occupant, de ces sales Bochs comme ils disent à voix basse. Bien sûr, à travers ce Mitang incorrectement prononcé, Lucien a immédiatement reconnu le Mitan, ce hameau à deux pas de sa ferme, là où vivent ses cousins et cousines. « Oui, le Mitan ! demande-t-il. Mais pourquoi le Mitan ? » En fait de réponse il obtient un ordre expressif : « Mitang ! Mitang ! By car ! Vroum, vroum ! » Alors ni une ni deux, il n'y a pas de temps à perdre. Se doutant à présent que le lieu de ralliement doit se situer au Mitan, il fait signe au général de le suivre, il se couvre rapidement – il aimait dormir nu - et tous deux pénètrent dans la cour de la ferme. Lucien se dirige, encore pieds nus, vers la grange, l'ouvre et, oh stupeur ! Il n'y a pas de véhicule ! Seulement de la paille et de vieilles planches ! « No car ? » Mais la surprise du général ne dure que quelques secondes car Lucien commence à retirer les planches, à tirer une botte. Vite ! Frédéricks se met au travail. Bientôt, sous les brindilles et les poules apparaît le capot d'une traction, absolument neuve, et impeccablement cachée à la cupidité et aux réquisitions des Allemands ! « Allez viens mon gars, on y va ! - Mitang ? - Oui, j'ai compris, au Mitan ! » Et c'est ainsi que le général Fredericks a été conduit au QG du débarquement lors de l'opération Dragoon, en pleine nuit d'août 44, par un homme à demi-nu dans une traction pleine de paille ! SBM
Mouton Il a bien fallu qu'on t'amène, un jour, ce jour, à l'abattoir. Il a bien fallu s'y résoudre quand l'âge t'a rendu pataud, vieille carcasse de canasson usé. Quand est venu le temps du tracteur, belle machine, chose froide. Il a fallu se dire adieu, Mouton, mon cheval de trait. Il me revient parfois l'image de ce champ, de ces sillons que nous y tracions toi et moi, au cœur de la terre rouge du pays. Il me revient ces matinées à suer ensemble le labour. Dès l'aube, au chant du coq, je me rappelle. J'harnachais ta ganache, longue, et nous partions tous deux remuer le terrain. Le travail était dur, nous ne l'étions pas moins. Et c'est dans la bravoure de cet effort complice, constant et nécessaire, que nous nous réchauffions, l'un l'autre, aux matins frais. Mouton. J'ai encore dans les bras les gestes quotidiens du palefrenier. C'est que ta robe baie, luisante à l'encolure et soyeuse à la croupe, souvent souillée de boue, de paille ou de pollen, m'a coûté bien des soins, et bien des va-et-vient. Au bas de la maison, dans l'étable odorant ta couche, ton foin, le crin mouillé, j'aimais te caresser à la chaleur fumante de tes naseaux bruissant telle une cheminée. Magistral Mouton, traînant charrue et bois, j'entends encore ton souffle haleter, comme naguère, au creux de mon oreille. Et je revois l'épure de ta cuisse robuste, ton port haut, tes flancs larges. Mais ton regard, Mouton, lui, je ne le vois pas. Mon cheval, mon fidèle, tu es d'un temps ancien. Un temps d'avant ce jour, où, par quelque folie, je t'ai laissé là-bas. C'était en soixante deux. Je m'en souviens à peine ; je ne veux pas. (Mouton était le cheval du beau-frère d'Edouard Brenguier) AK
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